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Édito : l’importance cruciale du choix du dirigeant

On ne parle pas de politique évidemment

Ces derniers mois, le fauteuil de PDG des sociétés high-tech a souvent changé de propriétaire. Et les conséquences de ces changements ont parfois bouleversé la stratégie de l’entreprise, voire du marché tout entier. Cette semaine, Apple et AMD, pour des raisons bien différentes, ont eux aussi accueilli un nouveau dirigeant. Cette valse de patrons nous permet ainsi d’aborder un sujet souvent peu développé : l’importance du choix du PDG.

Tim Cook AppleRory Read AMD
Les deux PDG les plus récemment arrivés/promus : Tim Cook (à gauche) et Rory Read (à droite)

Quand un patron a fait son temps, peu importe la raison, deux choix s’offrent à l’entreprise pour trouver un remplaçant : la promotion interne, ou le recrutement d’un haut cadre, parfois directement concurrent. Ces deux cas sont parfaitement représentés par l’actualité de cette semaine :
  • Tim Cook, qui vient de remplacer Steve Jobs, est ainsi présent chez Apple depuis 13 ans, même s’il a auparavant travaillé de longues années chez IBM. Il a ainsi occupé divers postes très importants au sein de la Pomme avant d’atteindre le sommet des sommets.
  • Rory Read, qui vient pour sa part de remplacer Dirk Meyer (parti il y a 8 mois), représente donc le deuxième cas. Il était en effet président de Lenovo depuis cinq ans. Notez qu’il a lui aussi travaillé chez IBM, pendant 23 ans, avant d’arriver chez Lenovo.
D’un choix – interne ou externe – découle logiquement des conséquences diverses. Généralement, un choix interne ne mène pas à une révolution. Tout au plus à une évolution. Twitter a par exemple changé de PDG l’an passé via une promotion interne, tout en suivant sa ligne de conduite.

Nous pourrions cependant rappeler notre édito sur Jim Buckmaster, le patron de Craigslist, dont le choix a été primordial dans l'avenir du site. Mais il s’agit ici d’un cas spécial. Suivre l’évolution d’Acer pour ces prochaines années nous permettra aussi de savoir si la société a fait le bon choix en se contentant de recruter en interne pour réaliser sa mue.

A contrario, deux recrutements externes de dirigeants ont totalement bouleversé les entreprises concernées : celui du Canadien Stephen Elop chez Nokia en septembre 2010, et celui de l’Allemand Léo Apotheker chez Hewlett-Packard le mois suivant. Le premier a été directement recruté chez Microsoft. Le second avait quitté quelques mois auparavant ses fonctions en tant que PDG de SAP, société n°1 en Europe dans le secteur du logiciel et bien connu du monde professionnel.

Le premier a rapidement exploité son passé en scellant un accord historique avec Microsoft. Le second a pour sa part annoncé il y a quelques jours l’abandon total du marché des tablettes et des smartphones, tout en envisageant la séparation de sa division PC. Le but étant de se concentrer sur les marchés à fortes marges, et notamment les logiciels, milieu d’où vient Apotheker donc.

Chacun a donc posé très rapidement sa marque de fabrique dans sa nouvelle entreprise. Pour des résultats qui ont d’ailleurs été moyennement appréciés par les utilisateurs… Mais nous manquons encore de recul pour faire un bilan de ces choix stratégiques majeurs. Il n’empêche, Nokia paie durement ses derniers revirements, et son année 2012 sera fondamentale pour son avenir.

Le cas Google : le choix externe qui paie

Eric Schmidt
Eric Schmidt et son sourire naturel

Parmi les choix de PDG vraiment intéressants à analyser, celui de Google est un excellent exemple. Je parle ici de la mise en place d’Eric Schmidt, qui n’occupe plus depuis avril dernier son poste de PDG, remplacé par Larry Page. Ce dernier, en compagnie de Sergey Brin, crée Google en septembre 1998. Deux ans et demi plus tard, alors que la société commence à prendre de l’importance, les deux compères recrutent donc Eric Schmidt. Or il est probable que sans ce choix judicieux, Google ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui. Explication :
  1. Contrairement aux exemples cités plus haut (Nokia, HP et AMD), Google n’était pas une société assez ancienne, avec ses centaines voire milliers d’employés. Tout était à faire encore, même si Google disposait déjà d’un soutien financier important. La société ne comptait à l’époque aucun bureau à l’étranger, et son seul service était d’être un excellent moteur de recherche. Loin, très loin du Google d’aujourd’hui.
  2. Larry Page et Sergey Brin sont nés en 1973. Ils avaient donc 28 ans à l’époque du recrutement d’Eric Schmidt. Ce dernier est né en 1955. Il était donc âgé de 46 ans lors de son arrivé chez Google. Notez que Steve Jobs et Bill Gates sont aussi nés en 1955…
  3. Eric Schmidt occupait avant son recrutement par Google le poste de PDG de Novell (depuis 1997). Et il louait auparavant ses services auprès d’un certain Sun Microsystems. Schmidt est donc une véritable recrue externe et non une promotion. Ce sont bien sûr ses 20 ans d’expérience dans la direction d’entreprise qui ont attiré Page et Brin. Le communiqué de 2001 ne le cache d’ailleurs pas.
En 10 ans, Schmidt a ainsi fait de Google le monstre tentaculaire qu’il est aujourd’hui. Le cas Google est ainsi spécial sur deux niveaux : tout d’abord, ce sont les fondateurs eux-mêmes qui ont placé Schmidt à cette place ; ensuite, ces derniers, bien que remplacés par Schmidt, ont gardé bien des pouvoirs au sein de la société. Leur choix a donc été primordial, et a posteriori, nous pouvons donc affirmer aujourd’hui qu’il a été plus que judicieux.

Le cas Microsoft : le choix interne qui questionne

Steve Ballmer WPC 2010
Il y a une chose que l'on ne peut critiquer au sujet de Steve Ballmer : son énergie.

La firme de Redmond, dirigé durant de longues années par Bill Gates, a pour président Steve Ballmer depuis 2000. Ballmer n’est pas présent chez Microsoft depuis sa fondation, mais c’est tout comme, puisqu’il y travaille depuis 1980. Sa mise en place en tant que PDG était donc une promotion naturelle. Mais était-ce le bon choix ?

Aujourd’hui, et depuis de nombreuses années en fait, la question se pose. Si Microsoft a réussi son intégration dans le marché des jeux vidéo grâce à sa Xbox et Kinect, la firme américaine reste toujours aussi dépendante de Windows et d’Office. C’est un problème. Et la faute incombe en grande partie aux choix de Ballmer.

On pourrait toujours avancer qu’à l’instar de Google, son fondateur (Bill Gates donc) n’a pas quitté le navire malgré son remplacement. Certes, l’ombre de Gates est toujours présente, comme devrait être celle de Jobs au sein d’Apple désormais. Mais le capitaine du vaisseau est bien Ballmer. Il est donc responsable des échecs de Microsoft. Or ils sont nombreux :
  • le Zune n’a pas réussi à déloger l’iPod de son piédestal, au point d’être arrêté
  • ses téléphones Kin One et Kin Two ont été des bides qui feraient passer la TouchPad (avant sa période de solde) pour un succès commercial
  • Windows Phone 7 a encore tout à prouver et un échec en 2012 n’est pas à exclure
  • Bing est encore loin d’être un concurrent sérieux à Google, tout du moins en terme de visiteurs
  • Sa division Online Services affiche des pertes depuis des années et rien ne semble inverser la tendance
  • Internet Explorer, qui occupait quasiment 90 % des machines il y a une dizaine d'années, ne cesse de perdre du terrain depuis plusieurs années
Bien sûr, outre son secteur Jeux Vidéo, Microsoft a tout de même développé sa division Server & Tools, et la firme peut se vanter d’être toujours un grand du Web, avec IE, Live Messenger, Hotmail ou encore Skype, racheté récemment pour une fortune.

Mais face aux nouveaux produits ou services lancés ces 10 dernières années par Google et Apple et comparé à leurs croissances exceptionnelles, Microsoft fait pâle figure. Si les ventes de Windows et Office venaient à s’effondrer, qu’adviendrait-il de lui ? Steve Ballmer a-t-il prévu un tel cas de figure ? A priori non. Et c’est inquiétant.

Si le bilan d’Eric Schmidt depuis 2001 parle pour lui, tout comme celui de Steve Jobs depuis son retour en 1997, celui de Steve Ballmer depuis 2000 est tout aussi explicite. Et il n’est pas fameux contrairement aux deux premiers.

IBM a aussi changé de PDG en 2002 et la firme a réalisé un tournant important dans son histoire en abandonnant certaines divisions (dont les PC, vendus à Lenovo) et en développant au maximum les services et les serveurs. Neuf ans plus tard, nous pouvons dire que le choix était assez judicieux, puisque Big Blue reste toujours un monstre dans le secteur high-tech.

HP a changé il y a moins d’un an de PDG et une IBMisation semble désormais s’opérer, même si elle reste à confirmer. HP est déjà un sérieux concurrent d’IBM dans les services et les serveurs, ceci grâce au travail du précédent PDG, qui avait déjà amorcé un tournant dans l'entreprise. Mais son possible abandon des PC, en sus des tablettes et des smartphones sous webOS, laisse penser que les deux firmes se ressembleront plus que jamais à l’avenir. Avec une différence de taille, HP domine le marché hyper lucratif des imprimantes et (surtout) des cartouches d’encre.

Bref, en mettant Steve Ballmer à la tête de son entreprise, Microsoft n’a amorcé aucune réelle révolution, contrairement à IBM et HP. Peut-être n’est-il pas encore trop tard…
le 27 août 2011 à 09:42 (13 638 lectures)