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UFC-Que Choisir : "Tuer les usages, un progrès pour personne"

Le point avec Édouard Barreiro

Édouard Barreiro, directeur adjoint des études au sein de l'UFC Que Choisir, a bien voulu répondre à nos questions sur la possible segmentation des offres Internet fixes.

Ce futur s'éloigne, tous les FAI s'étant finalement désolidarisés de ce projet né au sein de la Fédération Française des Télécoms. Les questions soulevées restent néanmoins d'actualité.

forfaits Internet fixe segmentation

Segmenter les abonnements sur l'internet fixe, c'est une nécessité technique ou une nécessité commerciale ?

Dans l’absolu, et un grand nombre de spécialistes le confirment, la congestion du réseau est un mythe. Un mythe inventé par les opérateurs pour obtenir un certain nombre de choses. On a d’ailleurs demandé aux opérateurs de démontrer cette congestion et jusqu'à présent la réponse est un silence éloquent.

Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y ait pas une nécessité de redimensionner les réseaux. Mais ce redimensionnement ne touche pas l’infrastructure en relation directe avec le consommateur. Qu’il consomme peu ou beaucoup, il utilise la même infrastructure et coûte donc la même chose à l’opérateur.

Pour simplifier les choses, nous dirons qu’il s’agit pour l’essentiel d’adapter les points d’interconnexion (on parle aussi de point de peering), c'est-à-dire les nœuds de raccordement entre les inducteurs de trafic (YouTube, DailyMotion, Apple, Akamai, etc.) et les FAI. Or, ces négociations créent d’importantes disputes qui conduisent à des blocages et parfois même dégénèrent jusqu'à la rupture des relations.

Ce qui explique les ralentissements que peuvent, parfois, ressentir les consommateurs. Par conséquent, il ne s’agit pas de saturation des réseaux, mais de différents commerciaux entre des acteurs définis. D'ailleurs, ces mises à jour seraient selon nos informations, d’un point de vue économique, tout à fait supportables, surtout pour des acteurs, les FAI, qui font déjà payer à certains ce type de prestations (mais semble-t-il pas assez) et qui, on le sait, vivent plutôt très bien (des taux de marges qui frôlent les 30%).

D’ailleurs, ce qui nous fait penser que le coût économique n’est pas aussi faramineux qu’ils le prétendent c’est la position qu’ils ont adoptée sur le coût de cette interconnexion. En effet, lorsque les opérateurs ont commencé à demander à ce que les acteurs de l’internet paient les coûts spécifiques qu’ils engendrent, nous avons dit pourquoi pas, mais uniquement les coûts réels supportés, coûts calculés par le régulateur au moyen de la méthodologie imposée par Bruxelles pour ce type de démarches. Les opérateurs ont immédiatement fait machine arrière, en disant que la négociation commerciale devait être favorisée. Ma conviction est que si ces derniers présentent les coûts réels supportés pour mettre à jour ces points d’interconnexions, le régulateur sera amené à définir un paiement ridicule en comparaison des sommes qu’ils réclament.

De plus, il faut souligner que les opérateurs veulent se positionner sur les segments de marché occupés par des firmes spécialisées. Il s’agit par exemple, du marché des CDN (Content Delivery Network). Les CDN hébergent du contenu, et ont vocation à fluidifier le trafic en étant localisés au plus près du consommateur. Or, passer des accords avec des CDN indépendants, conduit les FAI à concurrencer leurs propres offres de CDN. Tout cela pose question et milite, selon nous, pour un encadrement de ces tarifs d’interconnexion. Il s’agirait d’un prix maximum, fixé par le régulateur, appelé TA data. Libre aux opérateurs de facturer cette prestation moins chère si cela n’est pas fait dans des conditions discriminantes.

Quels sont les avantages et les dangers de cette différenciation ?

De notre côté, nous ne voyons pas d’avantages. En terme de tarifs, on peut difficilement faire, en France, moins cher qu’aujourd’hui (la France a les offres les plus compétitives du monde), en l’occurrence celui qui serait prêt à accepter des offres dégradées n’y gagnerait rien. Par contre, celui qui a une consommation plus intense, même si elle reste raisonnable, bref un consommateur adapté à l’ère numérique, paiera plus cher. D’ailleurs, il n’aura échappé à personne que l’argument avancé est de faire payer le « net goinfre » plus cher pas de faire baisser les prix pour les autres.

Qu’est-ce qu’un net goinfre, hier on parlait des 1% qui consomment le plus, aujourd’hui des 5 à 10% qui consommeraient 80% de la bande passante… Ces chiffres nous semblent totalement fantaisistes et ne visent, selon nous, qu’à créer un écran de fumé pour récupérer de l’argent du côté des fournisseurs de contenus et des consommateurs.

D’ailleurs, si ce « net goinfre » existe, il n’a pas ou peu d’impact sur le réseau fixe, car ce réseau est peu occupé pendant la journée. La pointe du trafic est en fin de journée quand les Français entrent tous chez eux. Ils ne consomment pas beaucoup, mais en même temps et les mêmes services (YouTube, DailyMotion, Facebook, Apple, etc.). C’est la raison pour laquelle ils ressentent parfois des ralentissements le soir, ralentissement qui je le répète ne s’expliquent pas par une saturation du réseau, mais parce que les points d’interconnexion (point de peering) ne sont pas dimensionnés ou adaptés, à cause de désaccords commerciaux, à type de consommation (un trafic simultané et peu varié).

Pour être plus clair, je vais me permettre une simplification pas si loin de la réalité. Le téléchargement d’une mise à jour automatique, un peu conséquente, de votre système d’exploitation peut être lent et durer plusieurs heures. Cela ne tient pas au fait que le réseau est saturé. Cela s’explique par un timing imposé par le système de mise à jour (le téléchargement commence pour tout le monde à un instant t), ou parce que tout le monde se précipite pour le faire le soir après le travail. Or, si les interconnexions entre l’hébergeur de cette mise à jour et votre FAI ne sont pas dimensionnées ou optimisées en conséquence le consommateur peut avoir le sentiment que le réseau est saturé. Or, ce n’est pas le cas.

Finalement, faire payer le consommateur pour ce ralentissement serait comme augmenter les prix de l’essence pour compenser le fait que la station-service n’arrive pas à se mettre d’accord avec le transporteur qui a la charge de la ravitailler.

Que disent les exemples étrangers ?

Certains exemples étrangers font froid dans le dos. Par exemple, au Canada (Francophone) internet est plafonné à des niveaux si bas et est à des prix si élevés que les consommateurs sont contraints de contracter leurs usages. Par exemple, les offres de musique en streaming ne prennent pas vraiment là-bas. En effet, écouter de la musique par ce moyen brule votre quota de données. Ce qui rend ce mode de consommation bien moins rentable que le téléchargement de fichier. Et certains utilisateurs de Skype n’activent pas la webcam, non par coquetterie, mais aussi pour économiser les précieux Mo. Il est vrai qu’en procédant ainsi il n’est plus utile d’investir dans l’interconnexion. Mais est-ce ce que l’on veut pour la France ? Tuer les usages ne serait un progrès pour personne.

Il ne faut pas oublier qu’un internet très onéreux finirait par asphyxier les services qui s’y épanouissent, et mettrait en péril un écosystème notamment celui caractérisé par d’importants acteurs qui valorisent leurs fréquentations auprès d’annonceurs.

J’ai également vu dans la presse que l’exemple à suivre pour Orange serait les États-Unis. Si cela est vrai, on ne peut que s’interroger sur la considération que l’opérateur porte au consommateur. En effet, le marché américain est caractérisé par un oligopole qui n’autorise pas l’existence d’un marché concurrentiel. Les prix y sont si élevés que le marché du bas débit y est encore dynamique.

La concurrence est-elle suffisamment forte entre les FAI pour éviter cette segmentation des offres ?

C’est une question qui est très complexe et il est très difficile d’y répondre. Car, une entreprise existe avant tout pour faire de l’argent, donc tous les FAI pourraient avoir la tentation de suivre le mouvement s’il était réellement enclenché.

De plus, cette segmentation peut être introduite de manière intelligente. Par exemple, par une importante différentiation des offres. Vous pourriez, ainsi, avoir le choix entre l’actuel forfait triple play à 35 euros ou une offre plafonnée à 250 Go, mais avec une chaine de télévision sur abonnement très populaire comprise et le téléchargement illimité pour Spotify pour 39 euro ou encore une offre sans limites de donnée avec une offre de VOD spécifique comprise mais où le peer to peer et la voip sont exclus pour 42 euros.

Comme vous pouvez le voir avec un peu de différentiation les cartes se brouillent le consommateur n’arrive plus à comparer et peut être amené à faire des choix pas toujours rationnels. Et lorsque le marché devient opaque les mauvaises offres chassent les bonnes, et le marché s’étiole. C’est ainsi qu’a fonctionné le marché mobile jusqu’à présent.

Éric Besson a promis de lutter contre l'usage de l'internet illimité. N'est-ce pas une astuce pour adouber l'internet limité ? Que peut faire le politique sur ce thème ?

Je suis assez dubitatif sur les propos du ministre, car dans les faits il n’a pas le pouvoir d’agir sur la politique commerciale des opérateurs. Ce qu’il peut faire, en revanche, c’est encadrer le terme « internet » et le terme « illimité » pour que l’on soit sûr de ce que l’on nous vend. Il est important de sanctuariser Internet, c’est-à-dire, comme je l’ai dit, encadrer l’usage du terme, mais aussi garantir l’existence d’un internet ouvert et de qualité. Par exemple, en confiant à l’ARCEP, le soin de contrôler que les investissements sont réalisés pour maintenir une qualité représentative de l’internet « best effort » dont nous bénéficions aujourd’hui et lui permettant le cas échéant de sanctionner toute intervention qui n’aurait pas pour origine une raison impérieuse.

Merci Édouard Barreiro.
Marc Rees

Journaliste, rédacteur en chef

Publiée le 23/08/2011 à 08:27

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Il y a 61 commentaires

Avatar de John Shaft INpactien
John Shaft Le lundi 22 août 2011 à 18:08:53
Inscrit le vendredi 14 janvier 11 - 10371 commentaires
"Tuer les usages, un progrès pour personne"


Pratique de dealer : filer de grosses doses aux clients à pas cher au début et une fois que ce sont devenus de bons junkies, on coupe les vannes et on fait payer plein pot. Par contre, par ici les profits

Edité par tot0che le vendredi 18 janvier 2013 à 19:33
Avatar de Mord INpactien
Mord Le lundi 22 août 2011 à 18:12:19
Inscrit le mercredi 9 décembre 09 - 25 commentaires

Pratique de dealer : filer de grosses doses aux clients au début et une fois que ce sont devenus de bons junkies, on coupe les vannes


ta comparaison illustre parfaitement le sujet.

Pour avoir vécu quelques mois au québec, je confirme que niveau net, c'est la cata et parfois, la fiabilité c'est 0.

Cet article est une très bonne analyse et résume bien l'orientation que pourrait prendre nos chers fournisseurs (dealers, mac?) internet dans le futur ! Ralala elle est loin l'époque du début des années 2000...
Avatar de goodwhitegod INpactien
goodwhitegod Le lundi 22 août 2011 à 18:14:30
Inscrit le vendredi 31 octobre 03 - 10779 commentaires
Il faudrait faire lire cette news par ces "gros" idiots égoïste..
Avatar de Bourriks INpactien
Bourriks Le lundi 22 août 2011 à 18:22:54
Inscrit le mercredi 28 janvier 04 - 6773 commentaires
Mais il ne faut pas oublier que même si 3 FAI gonflent les factures, il y aura toujours un 4ème qui fera de l'offre à l'ancienne (illimité, comme aujourd'hui) et raflera ainsi tous les clients, donc...
Avatar de maestro321 INpactien
maestro321 Le lundi 22 août 2011 à 18:25:53
Inscrit le vendredi 9 avril 10 - 2626 commentaires
Mais il ne faut pas oublier que même si 3 FAI gonflent les factures, il y aura toujours un 4ème qui fera de l'offre à l'ancienne (illimité, comme aujourd'hui) et raflera ainsi tous les clients, donc...


Jusqu'au jour où le 4ème change de pdg... ou bien quand les actionnaires se plaindrons de ne pas gagner autant qu'avec les 3 autres...

Edité par maestro321 le lundi 22 août 2011 à 18:26

Il y a 61 commentaires

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