Piratage de BD : Interview de Bruno Bellamy
Marc Rees le 23 août 2005 (89 135 lectures)
- As-tu déjà été victime de piratage sur le web. Quelle est alors ta démarche ?
J'en suis victime assez régulièrement, et ça me fiche toujours autant les boules.
Quand j'ai commencé à me balader sur le web (ça devait être en 1993, ça date pas d'hier !... ;)), j'ai été ravi de voir qu'on pouvait y trouver tout un tas d'images très jolies (illustrations d'auteurs de manga, etc.) dont j'étais friand, et que je pouvais même -ô joie !- sauver sur mon disque dur pour les regarder plus tard, hors connexion (eh ouais, y'avait pas l'ADSL, "de mon temps"... ;)). Mais immédiatement, je me suis dit "mince, mais est ce bien légal ?". Et puis j'ai commencé à voir ce vaste réseau comme une sorte de nouveau modèle d'échange, la réponse ultime aux abus de la société de consommation et à la doctrine matérialiste : ça y est, les hommes allaient pouvoir vivre d'amour, et les soldats seraient troubadours...
J'ai créé mon propre site, et je me suis mis à scanner des dizaines et des dizaines de bellaminettes pour les exposer et les commenter. Je me suis dit "j'offre mes propres créations au regard de tous. Moi ça ne me coûte que le temps de les scanner et d'écrire le code des pages, et ensuite des tas de gens pourront en profiter sans entropie supplémentaire, je n'aurai pas à dépenser plus de temps et d'énergie pour leur permettre d'y accéder. En échange (mais sans considération de quantité, le seul geste, la seule intention altruiste suffit), moi aussi je profite du contenu de l'Internet : voilà une source de ravissement, d'inspiration, et même de documentation, virtuelle et donc inépuisable". Cool... :)
Sauf qu'évidemment, j'ai ensuite réalisé que certains se "servaient" sur mon site pour se faire du fric à mes dépends, parfois de manière particulièrement répugnante. Finalement, l'Internet n'était peut-être pas cette Terre Virtuelle Promise dont j'avais rêvé...
N'empêche, l'idée était belle, et à mon avis tout à fait pertinente. Cette merveille verra peut-être le jour plus tard, ailleurs, ou bien elle est déjà à l'oeuvre, discrètement, autrement, je ne sais pas... Mais en attendant, il faut se défendre contre ceux que j'appelle les prédateurs. Ceux qui croient qu'ils faut bouffer les ressources des autres pour vivre, comme si le monde et notre propre talent n'offraient pas déjà tout ce dont nous avons besoin...
Donc concrètement, j'essaye d'évaluer à qui j'ai affaire. Simple maladroit ou véritable escroc. Et j'avise mon avocat... Selon les cas, le contrevenant se fait simplement tirer l'oreille, ou se retrouve devant un juge, mais je suis vraiment le premier convaincu que c'est idiot que ça finisse comme ça, et je suis généralement très conciliant. Mais faut pas se foutre de ma tronche non plus, je prends ça très mal... ;)
- Dans les rapports entre le Net et la BD, le net est il une véritable menace pour l'auteur de BD ?
La question est surtout technique, et à mon grand désarroi, j'ai l'impression que beaucoup de mes confrères auteurs de BD ne se la posent pas du tout.
Aujourd'hui, l'idée de lire une BD sur l'écran de l'ordinateur fait sourire la plupart des gens concernés.
On tend à croire que ce mode de lecture ne concerne pas le bédéphile "classique" qui, lui, reste fidèle à l'album en papier. Parce que l'image sur l'écran n'est pas aussi fine et aussi belle que l'impression en quadri sur du beau papier, que ça fait mal aux yeux au bout d'un moment, qu'il faut allumer l'ordinateur, et que finalement rien ne vaut la qualité tactile de l'objet livre, le bruit du papier quand on tourne les pages, le plaisir narcissique de ranger l'album à la tranche colorée dans une bibliothèque déjà bien garnie d'une collection prestigieuse.
Pour toutes ces raisons, on considère (et on a certainement raison : l'informatique et même les "livres électroniques" n'ont vraiment pas "tué" le livre, contrairement à ce qu'on pu prétendre moult futurologues -mais leur métier n'est-il pas de se tromper avec élégance ?-) que la BD papier a encore de beaux jours devant elle. Et je suis sûr que c'est ce qui a motivé les plaignants pour ne demander qu'un euro symbolique en réparation du préjudice subi dans l'affaire que nous évoquons.
Au mieux (et c'est en contradiction avec ce que j'ai dit sur les MP3 et le droit moral, mais je songeais aux images fixes en général, le cas de la BD est un peu à part), ces piratages n'ont concerné que des lecteurs atypiques ou occasionnels, et leur ont peut-être même fait découvrir des séries qu'ils vont ensuite acheter en album. Si c'est le cas, tout est bien qui finit bien... ;)
Au pire...
Regardons les écrans LCD actuels et ce que nous avions, il y a seulement 10 ans, pour afficher des images informatiques : la qualité d'affichage, le poids, la finesse de rendu, la fidélité de la couleur et de la lumière, la consommation en énergie (je pense aux écrans de portables), et même la réactivité (tablet PC) ont évolué à un point qu'on n'imaginait même pas. Les délires technologiques à la Star Trek sont devenus pour nous des objets ordinaires, on ne sait même plus comment on a fait pour vivre sans ça...
Comment, alors, ne pas supposer que dans, au grand maximum, dix autres années (à mon avis bien avant !) les ordinateurs ne seront pas des objets ultra-légers (mettons... de la taille et du poids d'un album de BD ;)), ne consommant presque rien, affichant les images avec des résolutions équivalentes, en finesse et en fidélité, à celles des meilleures impressions quadrichromiques actuelles, et connectés à l'Internet avec un tel débit qu'ils pourront sans peine accéder à toutes les BD jamais publiées ?
Qui, alors, sera encore assez idiot, si les mentalités n'ont pas changé d'ici là, pour accepter de payer une version papier d'un album qu'on pourra avoir gratos, peut-être même avec une meilleure qualité d'affichage (sans parler de la possibilité de zoomer, etc), sur son portable ?
Et comment, alors, va-t-on rémunérer les auteurs ? Qui sera encore assez fou pour bosser un an à temps plein pour produire, bénévolement, une vraie BD ? Et comment les auteurs vont-ils pouvoir continuer à produire des oeuvres s'ils n'en tirent pas le revenu qui leur permet de manger pour rester productif, et d'avoir un toit sous lequel poser leur table à dessin ?
Est-ce que ça sera la fin de toute création artistique ? Est-ce qu'on dira un jour que l'art s'est arrêté au début du XXIe siècle, et qu'à partir de là, la civilisation n'a plus nourri son imaginaire que de perpétuelles rediffusions ? Tout ça à cause du développement absurde d'une culture de la gratuité ? J'ai du mal à y croire. L'être humain n'est tout de même pas si stupide..
Une dernière remarque sur cette condamnation ?
Je crois que ce n'est pas en traînant les gens devant un tribunal qu'on résout les problèmes de ce monde. Et surtout, si l'euro de dommage et intérêts dans cette affaire de piratage a quelque chose de vraiment symbolique, c'est qu'on fait croire aux gens que ça n'est qu'une affaire de fric.
On ne va pas résoudre les soucis de piratage en mettant des gens en taule ou en leur faisant payer des amendes. Il faut juste expliquer (sans simplifier à outrance, en arrêtant de prendre les gens pour des imbéciles) ce que c'est que le métier d'auteur, comment on en vit, pourquoi il faut payer les oeuvres, comme on paye un pain au chocolat ou un trajet en bus.
Je crois que l'art est utile, nécessaire, et qu'une civilisation qui ne fait pas gaffe aux auteurs se tire dans le pied. On voudrait juste avoir les mêmes droits que les autres personnes (se loger, se nourrir, faire notre travail dans de bonnes conditions). C'est ça le véritable droit d'auteur.
Un grand merci à Bruno Bellamy !
(et merci pour l'autorisation de diffusion de ses images !)
J'en suis victime assez régulièrement, et ça me fiche toujours autant les boules.
Quand j'ai commencé à me balader sur le web (ça devait être en 1993, ça date pas d'hier !... ;)), j'ai été ravi de voir qu'on pouvait y trouver tout un tas d'images très jolies (illustrations d'auteurs de manga, etc.) dont j'étais friand, et que je pouvais même -ô joie !- sauver sur mon disque dur pour les regarder plus tard, hors connexion (eh ouais, y'avait pas l'ADSL, "de mon temps"... ;)). Mais immédiatement, je me suis dit "mince, mais est ce bien légal ?". Et puis j'ai commencé à voir ce vaste réseau comme une sorte de nouveau modèle d'échange, la réponse ultime aux abus de la société de consommation et à la doctrine matérialiste : ça y est, les hommes allaient pouvoir vivre d'amour, et les soldats seraient troubadours...
J'ai créé mon propre site, et je me suis mis à scanner des dizaines et des dizaines de bellaminettes pour les exposer et les commenter. Je me suis dit "j'offre mes propres créations au regard de tous. Moi ça ne me coûte que le temps de les scanner et d'écrire le code des pages, et ensuite des tas de gens pourront en profiter sans entropie supplémentaire, je n'aurai pas à dépenser plus de temps et d'énergie pour leur permettre d'y accéder. En échange (mais sans considération de quantité, le seul geste, la seule intention altruiste suffit), moi aussi je profite du contenu de l'Internet : voilà une source de ravissement, d'inspiration, et même de documentation, virtuelle et donc inépuisable". Cool... :)
Sauf qu'évidemment, j'ai ensuite réalisé que certains se "servaient" sur mon site pour se faire du fric à mes dépends, parfois de manière particulièrement répugnante. Finalement, l'Internet n'était peut-être pas cette Terre Virtuelle Promise dont j'avais rêvé...
N'empêche, l'idée était belle, et à mon avis tout à fait pertinente. Cette merveille verra peut-être le jour plus tard, ailleurs, ou bien elle est déjà à l'oeuvre, discrètement, autrement, je ne sais pas... Mais en attendant, il faut se défendre contre ceux que j'appelle les prédateurs. Ceux qui croient qu'ils faut bouffer les ressources des autres pour vivre, comme si le monde et notre propre talent n'offraient pas déjà tout ce dont nous avons besoin...
Donc concrètement, j'essaye d'évaluer à qui j'ai affaire. Simple maladroit ou véritable escroc. Et j'avise mon avocat... Selon les cas, le contrevenant se fait simplement tirer l'oreille, ou se retrouve devant un juge, mais je suis vraiment le premier convaincu que c'est idiot que ça finisse comme ça, et je suis généralement très conciliant. Mais faut pas se foutre de ma tronche non plus, je prends ça très mal... ;)
- Dans les rapports entre le Net et la BD, le net est il une véritable menace pour l'auteur de BD ?
La question est surtout technique, et à mon grand désarroi, j'ai l'impression que beaucoup de mes confrères auteurs de BD ne se la posent pas du tout.
Aujourd'hui, l'idée de lire une BD sur l'écran de l'ordinateur fait sourire la plupart des gens concernés.
On tend à croire que ce mode de lecture ne concerne pas le bédéphile "classique" qui, lui, reste fidèle à l'album en papier. Parce que l'image sur l'écran n'est pas aussi fine et aussi belle que l'impression en quadri sur du beau papier, que ça fait mal aux yeux au bout d'un moment, qu'il faut allumer l'ordinateur, et que finalement rien ne vaut la qualité tactile de l'objet livre, le bruit du papier quand on tourne les pages, le plaisir narcissique de ranger l'album à la tranche colorée dans une bibliothèque déjà bien garnie d'une collection prestigieuse.
Pour toutes ces raisons, on considère (et on a certainement raison : l'informatique et même les "livres électroniques" n'ont vraiment pas "tué" le livre, contrairement à ce qu'on pu prétendre moult futurologues -mais leur métier n'est-il pas de se tromper avec élégance ?-) que la BD papier a encore de beaux jours devant elle. Et je suis sûr que c'est ce qui a motivé les plaignants pour ne demander qu'un euro symbolique en réparation du préjudice subi dans l'affaire que nous évoquons.
Au mieux (et c'est en contradiction avec ce que j'ai dit sur les MP3 et le droit moral, mais je songeais aux images fixes en général, le cas de la BD est un peu à part), ces piratages n'ont concerné que des lecteurs atypiques ou occasionnels, et leur ont peut-être même fait découvrir des séries qu'ils vont ensuite acheter en album. Si c'est le cas, tout est bien qui finit bien... ;)
Au pire...
Regardons les écrans LCD actuels et ce que nous avions, il y a seulement 10 ans, pour afficher des images informatiques : la qualité d'affichage, le poids, la finesse de rendu, la fidélité de la couleur et de la lumière, la consommation en énergie (je pense aux écrans de portables), et même la réactivité (tablet PC) ont évolué à un point qu'on n'imaginait même pas. Les délires technologiques à la Star Trek sont devenus pour nous des objets ordinaires, on ne sait même plus comment on a fait pour vivre sans ça...
Comment, alors, ne pas supposer que dans, au grand maximum, dix autres années (à mon avis bien avant !) les ordinateurs ne seront pas des objets ultra-légers (mettons... de la taille et du poids d'un album de BD ;)), ne consommant presque rien, affichant les images avec des résolutions équivalentes, en finesse et en fidélité, à celles des meilleures impressions quadrichromiques actuelles, et connectés à l'Internet avec un tel débit qu'ils pourront sans peine accéder à toutes les BD jamais publiées ?
Qui, alors, sera encore assez idiot, si les mentalités n'ont pas changé d'ici là, pour accepter de payer une version papier d'un album qu'on pourra avoir gratos, peut-être même avec une meilleure qualité d'affichage (sans parler de la possibilité de zoomer, etc), sur son portable ?
Et comment, alors, va-t-on rémunérer les auteurs ? Qui sera encore assez fou pour bosser un an à temps plein pour produire, bénévolement, une vraie BD ? Et comment les auteurs vont-ils pouvoir continuer à produire des oeuvres s'ils n'en tirent pas le revenu qui leur permet de manger pour rester productif, et d'avoir un toit sous lequel poser leur table à dessin ?
Est-ce que ça sera la fin de toute création artistique ? Est-ce qu'on dira un jour que l'art s'est arrêté au début du XXIe siècle, et qu'à partir de là, la civilisation n'a plus nourri son imaginaire que de perpétuelles rediffusions ? Tout ça à cause du développement absurde d'une culture de la gratuité ? J'ai du mal à y croire. L'être humain n'est tout de même pas si stupide..
Une dernière remarque sur cette condamnation ?
Je crois que ce n'est pas en traînant les gens devant un tribunal qu'on résout les problèmes de ce monde. Et surtout, si l'euro de dommage et intérêts dans cette affaire de piratage a quelque chose de vraiment symbolique, c'est qu'on fait croire aux gens que ça n'est qu'une affaire de fric.
On ne va pas résoudre les soucis de piratage en mettant des gens en taule ou en leur faisant payer des amendes. Il faut juste expliquer (sans simplifier à outrance, en arrêtant de prendre les gens pour des imbéciles) ce que c'est que le métier d'auteur, comment on en vit, pourquoi il faut payer les oeuvres, comme on paye un pain au chocolat ou un trajet en bus.
Je crois que l'art est utile, nécessaire, et qu'une civilisation qui ne fait pas gaffe aux auteurs se tire dans le pied. On voudrait juste avoir les mêmes droits que les autres personnes (se loger, se nourrir, faire notre travail dans de bonnes conditions). C'est ça le véritable droit d'auteur.
Un grand merci à Bruno Bellamy !
(et merci pour l'autorisation de diffusion de ses images !)
Sommaire
- 1. Interview 1/4
- 2. Interview 2/4
- 3. Interview 3/4
- 4. Interview 4/4






