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A l’occasion de sa venue à Paris, et plus précisément devant Matignon à 15h30 aujourd’hui vendredi 9 juin, Richard Stallman a bien voulu se prendre au petit jeu de l’interview. Son voyage à la capitale française a pour but de poursuivre l’initiative des deux membres fondateurs d’EUCD.INFO qui s’étaient rendus le 19 décembre 2005 à l’Hôtel Matignon avec 75 000 signatures réunies sur une « feuille » de papier longue de six mètres.Richard Stallman réitère l’action, mais cette fois avec une liste mise à jour de 165 000 signatures sur plus de quinze mètres de papier. Cette action prend place après que la Fondation pour Logiciel Libre (Free Software Foundation) a écrit au premier ministre Dominique de Villepin pour lui demander de bien vouloir recevoir Richard Stallman. N’ayant reçu aucune réponse du ministre, Stallman a décidé de se rendre lui-même à Matignon.
Alors que le collectif STOP DRM prépare un rassemblement au 83, boulevard du Montparnasse dans le 6ème arrondissement à Paris, Richard Stallman a accepté de répondre à quelques questions.
En quoi les DRM sont-ils « conceptuellement défectueux » (defective by desing) pour vous ?
L’ordinateur est une machine universelle capable d’être programmée pour faire n’importe quoi. Le but des DRM est que nos ordinateurs ne soient plus « généraux » ou universels, ou programmés à faire n’importe quoi, à faire plusieurs choses très utiles pour les besoins de chacun. Donc ces DRM produisent des ordinateurs défectueux qui sont bien incapables d’être programmés pour accéder aux données secrètes, ou cryptées, incapables d’être utilisés universellement comme nous le voudrions. En somme, ces ordinateurs ne seront pas des vrais ordinateurs car ils ne seront pas universels.
Y a-t-il a vos yeux un ou plusieurs domaines où ces restrictions pourraient éventuellement être utiles ou se concevoir ?Aucun domaine. Ces DRM sont injustes et c’est ce que veulent ces entreprises. Elles veulent avoir le contrôle sur toutes nos connaissances comme elles ne l’avaient jamais fait dans le passé.
Que proposeriez vous à une société de type capitaliste...
[Il coupe la question] Cela n’a rien à voir avec le fait d’être capitaliste ou non. Quand il y a la vraie démocratie, cela veut dire que le peuple domine l’Etat et pas les entreprises. Si nous avions la vraie démocratie, nous n’aurions pas ce problème. On doit bien distinguer un système capitaliste où il y a des entreprises, et cette fausse démocratie où les entreprises dominent l’Etat.
Mais, bien que vous ne soyez pas conseiller stratégique de Microsoft, Realnetworks, Apple ou Vivendi, quels arguments leur donneriez-vous pour les inciter à utiliser le logiciel libre ?
Je ne leur dirai rien sur ce point. Je crois que tout le monde mérite les quatre libertés octroyées par le logiciel libre (NDLR : utiliser, comprendre, redistribuer, améliorer). Je ne m’intéresse pas aussi fortement à l’utilisation du logiciel libre par l’utilisateur spécifique. C’est son problème. Je travaille pour offrir à tous cette liberté, je ne m’efforce pas de convaincre n’importe qui spécifiquement. Ce que je leur dirai, c’est qu’il faut respecter la liberté des autres. Si un logiciel propriétaire tourne dans une entreprise, c’est dommage pour elle. Si elle ne respecte pas la possibilité pour les autres d’utiliser le logiciel libre, c’est injuste envers eux.
L’utilisation des programmes de transmissions de données qui ne peuvent être lus par du logiciel libre, c’est injuste. Et quand quelqu’un profite de cette injustice, je ne pense pas que je puisse le convaincre à rendre plus de justice aux autres. C’est comme convaincre un voleur de ne plus voler… Que fait-on ? On s’organise pour faire cesser cette pratique. La question essentielle n’est pas d’utiliser du logiciel libre, mais qu’on respecte la possibilité pour les autres d’utiliser du logiciel libre.
Je vais me faire l’avocat du diable… [ferme] Je préfère que vous ne le fassiez pas car je ne veux pas avoir un débat avec les adversaires. Et si je le fais, je suis très mauvais dans les débats et je me fâche. Si vous voulez voir comment je me fâche, c’est une manière de le faire. Si ce n’est pas le but, posez la question de manière plus neutre.
Bon ;) Apple a énormément critiqué la position française sur l’interopérabilité ...
Je crois que c’est là une question secondaire de toute manière car le DRM est également injuste qu’il vient avec l’interopérabilité ou pas. S’il y a du DRM partout et que chaque morceau de musique peut être reproduit dans tous les lecteurs mais seulement sous les conditions de ces usines à musiques, je ne les utiliserai plus. Je n’accepte pas ce mécanisme d’utilisation de la musique, je ferai autre chose. C’est un détournement de la vraie question qui est de tolérer le DRM ou pas, de donner ou pas tout le pouvoir et le contrôle aux entreprises sur notre utilisation des données, de la connaissance et des œuvres. Ils n’ont pas le droit de tout contrôler même si le DRM fonctionne avec n’importe quel lecteur. Cette interopérabilité est une question de pure commodité, rien de plus.
Si les problèmes d’interopérabilité entraînent la faillite du DRM, alors oui ce sera la victoire.
On parle de gestion des droits numériques alors qu’il s’agit davantage de contrôler l’accès ou l’usage et donc la liberté. Comment donc les utilisateurs peu informés peuvent-ils accepter en informatique ces restrictions qu’ils refuseraient dans la vie « réelle » ?
Je parle pour ma part de la gestion numérique des restrictions : la gestion est numérique. Les restrictions nous ôtent la liberté dans nos vies.
Les utilisateurs acceptent les DRM car on leur offre des accès par ces restrictions, sans leur dire. Les fameux disques de Sony et tout les disques corrompus qui ne sont pas de vrais disques compacts. On les vend alors qu’au début rien n’était dit sur la réalité, alors même qu’ils apparaissaient comme de vrais disques compacts. Les consommateurs acceptaient sans savoir.
Il y a aussi des choses comme iTunes qui est commode d’une certaine manière mais qui ôte la liberté de l’autre main. Pourquoi les gens l’acceptent ? Car tout le monde n’accorde pas forcément beaucoup de valeur à la liberté.
On a perdu peut-être l’habitude…
Oui, quelques-uns l’ont perdue, mais moi j’essaie d’entraîner tout le monde à accorder plus de valeur à la liberté. Je ne suis pas complètement contre le droit d’auteur. Je ne propose pas son élimination complète. Mais tout le monde doit avoir la liberté de la diffusion non commerciale des copies exactes de n’importe quelles œuvres publiées.
Dans ces questions de DRM, de lois, etc. il y a un côté presque paradoxale ou suicidaire : si l’Etat protège les DRM, n’accepte-il pas du même coup d’abaisser sa puissance en confiant le pouvoir à d’autres ?
Oui ! Mais l’Etat accepte souvent de délaisser sa puissance ! Qu’est-ce qu’un traité de libre commerce ? C’est un traité de transfert de pouvoir aux entreprises. Même si la démocratie est malade de nos jours, l’Etat prétend être démocratique. Les entreprises ne prétendent pas l’être et de suivre la volonté du peuple. Ce transfert de pouvoir est donc injuste en soi. Les traités dits de libre commerce doivent être supprimés en tant que menace à la démocratie.
Il y a deux ans, un journal danois a publié une info selon laquelle Microsoft menaçait le Danemark si le gouvernement n’était pas en faveur du brevet informatique. Microsoft déplacerait hors du pays une entreprise qu’il avait acquise, comptant 3000 postes de travail. Avec ces menaces, Microsoft a gagné alors l’appui du Danemark. Les traités de libre commerce peuvent être considérés comme ceux autorisant ce genre de chantage.
Que pensez-vous de l’initiative de Sun, DreaM, en matière de DRM ?
C’est quoi ? Je ne reconnais pas ce nom. S’il s’agit de cette fameuse DRM ouverte, c’est idiot. Il faut d’abord expliquer que je ne promeus pas la source ouverte car la différence entre le Logiciel Libre et l’open source, c’est une différence de valeurs philosophiques. Pour nous, ces valeurs sont la liberté, l’égalité, la fraternité. Pour eux : rentabilité, efficacité, fiabilité.
Ils disent qu’avec la distribution des sources, on aura des programmes plus fiables, efficaces, plus puissants, etc. Et peut-être que c’est vrai ! Mais pour nous, c’est secondaire. Ce qui compte, c’est de garder notre liberté.
En ce cas, que veut dire DRM de source ouverte si par ce moyen ils arrivent à avoir un programme de DRM plus efficace, fiable et correct ? C’est le pire pour nous car c’est un programme pour nous ôter la liberté. Ce programme ne doit pas être utilisé. Seulement, s’il y avait quelque chose comme le DRM dans le Logiciel Libre, c'est-à-dire que chaque utilisateur peut changer le programme et utiliser sa version changée, alors il n’y a pas de problème pour nous, car on maintient la liberté sans que soient imposés les DRM. C’est en fait impossible de le faire en respectant n’importe quelle liberté de l’utilisateur car s’il garde la liberté de changer le logiciel dans sa machine, il peut contourner les restrictions.
De là, la version 3 de la GPL qui interdit l'utilisation des DRM…
C’est exact. Pour protéger la liberté de faire tourner la version modifiée. Ce n’est pas une liberté théorique de faire une version changée, mais une liberté pratique de faire cette version et de l’utiliser.
Quelles sont vos autres luttes actuellement ?
Oui, cette menace des brevets qui continue. Mais je ne dirige pas ce mouvement, il y a des leaders et je coopère quand ils me le demandent.
Un dernier petit mot… ?
Pour finir, je veux dire que les quatre libertés du Logiciel Libre se rencontrent également dans les recettes de cuisines. Ceux ou celles qui ne connaissent pas l’informatique mais savent cuisiner reconnaîtront ces quatre libertés dans cette activité. Dans l’utilisation des recettes, on peut changer les ingrédients, faire et donner des copies aux amis, c’est normal. Tout comme cuisiner la recette librement aussi. Comme il est normal d’écrire sa version changée pour distribuer des copies dans une version plus à son goût car les goûts ne sont pas égaux. Ceux qui cuisinent peuvent ainsi apprécier la valeur des quatre libertés tout comme ceux qui se servent de logiciels.
Un grand merci Richard !
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